Pessah à l’espagnole, par Sandra Ores © Metula News Agency

Pessah, fête juive en l’honneur de la libération des Hébreux du joug égyptien aux temps bibliques, sera célébrée, ce soir, dans le village de Galice de Ribadavia. Evènement notable, car cette commune du nord-ouest de l’Espagne de cinq mille cinq cents âmes n’avait pas fêté Pessah depuis… 1492.

 

Jusqu’à cette date, Ribadavia abritait une forte présence juive, comme le reste de la province et de la péninsule Ibérique par ailleurs. Les Israélites d’Espagne représentèrent, jusqu’au XVème siècle, l’une des plus importantes et des plus prospères communautés de diaspora. Mais pendant la période de l’Inquisition, ils furent forcés de choisir entre la conversion ou la fuite du royaume catholique d’Espagne.

 

Cinq siècles plus tard, pas une famille juive n’habite encore les lieux. Cependant, depuis plus d’une décennie, Ribadavia a décidé d’embrasser son héritage culturel juif ainsi qu’une partie intégrante de son histoire ; et de se rapprocher de traditions ancestrales qui participaient du caractère du village aux temps anciens.

 

Chaque année, depuis le milieu du XXème siècle, la ville se livre à la Festa da Istoria, la fête de l’histoire, le dernier samedi d’août. A l’occasion de cet évènement aux couleurs médiévales, les rues se décorent au goût du Moyen-âge, la population enfile des vêtements d’époque, et un tournoi de chevaliers est organisé.

 

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Le quartier juif de Ribadavia, 500 ans plus tard

 

Le caractère juif est érigé au premier plan : des comédiens s’adonnent à une mise en scène rituelle de noces juives, de même qu’à une représentation, sur les planches, d’un procès de l’Inquisition.

 

"C’est un spectacle folklorique et touristique", me raconte Abraham Haïm ; Haïm est l’instigateur  du seder de Ribadavia, le dîner rituel de Pessah, qui se déroulera ce soir, le premier jour de la fête1, en partenariat avec la mairie et le Centre d’Etudes Médiévales de Ribadavia.

 

Abraham Haim est un Israélien d’origine espagnole, docteur en histoire établi à Jérusalem. Eu égard à son action de relais entre les associations culturelles espagnoles et Israël, il a été nommé président d’honneur dudit Centre d’Etudes Médiévales.

 

"Grâce à la tenue de cette soirée particulière, je souhaite montrer une tradition dans les conditions réelles et contemporaines, afin de permettre à des non Juifs de vivre une expérience in situ", m’explique-t-il ; poursuivant : "il s’agira d’un évènement authentique, avec de la matza (le pain azyme non levé), des salades, du poisson grillé, une soupe aux légumes ; je ferai la prière". Le dîner est ouvert à tous, sous condition de s’y inscrire2.

 

Haïm estime qu’il rassemblera une population quasi unanimement non juive. Même sa famille n’aura pas l’occasion de participer à la fête.

 

Le dîner se tiendra dans un restaurant du quartier juif de la ville, un arrondissement historique, conservé dans son aspect ancestral.

 

Ribadavia fut la première d’une vingtaine de cités espagnoles, depuis une décennie, à s’être investies dans la promotion de son patrimoine culturel juif longtemps mis de côté. Elle fait partie, avec entre autres Tolède, Besalu ou Caseres, de l’association Red de Juderias, le réseau des Juifs. L’objectif de ce projet consiste à faire connaître, au niveau international, l’héritage juif des villes membres.

 

Par des initiatives culturelles et artistiques, telles l’ouverture de musées, la rénovation architecturale ou la promotion d’anciens quartiers juifs, ces villes illustrent la fierté qu’elles retirent d’un passé dans lequel ont pris part les Israélites.

 

Abraham Haïm me rapporte qu’à Ribadavia, certains marranes, ou conversos3 (convertis), revendiquent ouvertement leurs origines juives. Le mot péjoratif marrane, signifiant porc en espagnol, désigne usuellement les Juifs qui se sont convertis au christianisme pendant l’Inquisition tout en conservant, secrètement, leurs traditions juives.

 

Si les coutumes ont pu se perdre au fil des siècles, chez certaines familles, l’identité s’est transmise à travers les générations. Des études montrent qu’environ 20% de la population espagnole moderne possèderait une ascendance hébraïque.

 

Ces revendications identitaires librement décidées sont récentes. C’est qu’en Espagne, à partir de 1492, alors que le décret d’Alhambra ordonne l’expulsion des Juifs d’Espagne, et pendant le plus clair de la durée de l’Inquisition jusqu’à son abolition au milieu du XIXème siècle, s’adonner à des pratiques juives ou se revendiquer de la religion mosaïque pouvait mener au bûcher.

 

En 1869, une nouvelle constitution fut enfin votée en Espagne, qui rétablit, officiellement, la liberté religieuse. A partir de ce moment, se reforma lentement une population juive en Espagne, venue, dans un premier temps, notamment du Maroc, terre d’accueil où quelques milliers d’exilés ibères avaient trouvé refuge plusieurs siècles auparavant.

 

Quelques deux-mille Juifs gagnèrent également le pays après la Première Guerre mondiale, notamment des Turcs, à la suite à la chute de l’Empire ottoman.

 

Au XXIème siècle, une immigration en provenance d’Amérique du Sud vint augmenter le nombre d’Israélites. Selon la Fédération des Communautés Juives Espagnoles, et comme le soutient Abraham Haïm, ils seraient aujourd’hui entre quarante et cinquante mille.

 

Autour de Ribadavia, en Galice, quelques petites communautés juives existent, notamment dans le port de pêche de Vigo. L’essentiel d’entre elles reste toutefois concentré à Madrid et à Barcelone.

 

L’introduction d’évènements culturels, à l’instar du dîner de Pessah à Ribadavia, témoigne d’une volonté certaine, parmi la population espagnole, d’intégrer dans le présent une partie de l’identité du pays, écartée pendant plusieurs siècles.

 

La présence juive, relevée dans la péninsule ibérique depuis au moins l’époque romaine, engendra une culture riche, notamment sur les plans littéraire et linguistique. La communauté juive espagnole, dite sépharade, développa en outre son propre dialecte, le judéo-espagnol, dérivé du vieux castillan et de l’hébreu, et connut son âge d’or sous le premier califat de Cordoue, au Xème siècle.

 

Au même titre qu’ils souhaitent se réapproprier ce capital historique, les Espagnols se plaisent à valoriser l’héritage culturel de la domination musulmane, laissé par les royaumes mauresques qui régnèrent dans la région entre les VIIIème et XVème siècles. Au-delà du patrimoine artistique et architectural, la tolérance envers les autres cultes religieux a en outre marqué cette période.

 

L’Espagne, longtemps amnésique, vient de corriger l’erreur d’Isabelle la Catholique de 1492, réalisant enfin, qu’en rendant aux Judios leur part de l’histoire nationale, le pays s’enrichissait à tous les points de vue. Il est vrai que la péninsule ibérique a constitué, des siècles durant, le berceau incontesté du judaïsme européen, et que des villes comme Tolède, Cordoue ou Barcelone portent encore, plus de cinq cents ans plus tard, dans le nom de leurs rues, leur architecture, leurs habitudes, leur langue et leurs traditions, une empreinte indélébile de leur passé israélite. Ribadavia aussi, bien sûr.

 

 

 

Notes :

 

 

1Pessah dure sept jours en Israël et huit jours en diaspora. Le second jour de seder célébré en diapora fût institué par les rabbins dans la période post-exilique, et correspond à une volonté de respecter les jours précis du calendrier dicté par la Torah, pour des pratiquants dispersés à travers différents points du Levant, se trouvant donc sur différents fuseaux horaires.

 

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3Personne de confession juive ou descendant d’Israélites s’étant convertie au catholicisme en Espagne ou au Portugal durant la période de l’Inquisition, ayant conservé la mémoire de ses origines et/ou pratiquant toujours tout ou partie des traditions mosaïques.