Chronique économique de Roger Cukierman sur RCJ 94.8 du 21 octobre 2012

Le « nein »  de Mme Merkel à la fusion entre EADS et BAE Systems

Pourquoi ce projet de mariage ?

Les managers des deux entreprises tentaient de donner naissance au n°1 mondial de l’aéronautique et de la défense. Cet ensemble aurait permis de mieux répartir les risques entre activités civiles et activités militaires, de faire au moins jeu égal avec Boeing, et accessoirement de mettre en pratique spectaculairement l’idée européenne.

 EADS c’est Airbus, Eurocopter, Ariane, un groupe essentiellement aéronautique, faible en matière de défense, dirigé par l’allemand Tom Enders 53 ans, ancien officier parachutiste, qui vient de succéder à Louis Gallois.

 BAE  Systems c’est le groupe britannique de défense British Aerospace. Il souffre  de la baisse des budgets militaires due aux retraits d’Irak et d’Afghanistan, et est faible en aéronautique. Il est dirigé par Ian King, un écossais de 56 ans. 

 

Quelles sont les circonstances de l’échec de la négociation ?

Curieusement l’accord était pratiquement finalisé entre les équipes dirigeantes des deux sociétés. EADS aurait eu 60% et BAE 40 %. Les deux managers se sont heurtés au manque d’enthousiasme de certains actionnaires et surtout au veto  du gouvernement allemand qui lui n’est pas actionnaire mais le serait devenu.

Quelles sont les causes du rejet de la fusion ?
L’Allemagne a craint le ménage à trois, et que la fusion ne se réalise à ses dépens. Les activités défense d’EADS étaient principalement situées en Allemagne, précisément en Bavière, et devaient être placées dans la fusion sous l’autorité de BAE. Berlin a craint que le centre de gravité du pôle défense du futur ensemble quitte l’Allemagne pour la Grande Bretagne. Elle a redouté un duopole Toulouse pour le civil et Londres pour le militaire. Et rien pour Berlin ou Munich. C’eut été une pilule dure à avaler à un an des législatives allemandes et d’élections locales.

L’Allemagne a exigé que le siège social soit transféré de Toulouse à Munich en Bavière où se trouvent l’essentiel des 50.000 salariés allemands d’EADS.  C’est Daimler qui est l’actionnaire allemand. Dans la fusion Daimler vendait au gouvernement allemand pour 6 milliards d’euros  ses 9 % du capital pour être à égalité avec les gouvernements anglais et français.

En outre,  la France a refusé de signer un engagement de ne pas dépasser ces 9 % ce qu’elle aurait pu faire en rachetant les actions d’Arnaud  Lagardère dont chacun sait qu’il est vendeur. La France aurait pu alors atteindre 13 % du nouvel ensemble soit 4 % de plus que ses deux partenaires. Pour Madame Merkel comme pour Monsieur Cameron la parité entre les trois gouvernements était un must. J’imagine que la France aurait finalement renoncé à  cette demande.

 Comment expliquer la raideur allemande d’autant que le patron de EADS est un compatriote de Mme Merkel ?

C’est qu’il y a eu des précédents qui ont laissé des traces dans la mémoire allemande.  Et notamment  le souvenir de la fusion entre l’allemand Höchst et Rhône Poulenc. Aventis fruit de cette fusion a implanté son siège à Strasbourg pour être vite avalé par Sanofi. Le résultat a été le sacrifice d’emplois allemands au profit des sites français.  De même Siemens a quitté l’actionnariat d’Areva dans le nucléaire après avoir constaté qu’il ne serait jamais traité comme un vrai partenaire par ses associés français.

Les allemands ont-ils été les seuls opposants ?

Sans être de réels opposants il y a eu des réticences et un manque d’enthousiasme parmi les parties concernées parmi lesquels à la fois des clients et des actionnaires.

Comment ne pas citer le Pentagone qui achète près de 50 % de la production de BAE, et le Congrès américain qui vote les budgets militaires et doit se préoccuper des 50.000 salariés américains  de BAE répartis sur 80 sites de production aux USA. En fait, il semble que les Américains aient exprimé le souci qu’aucun gouvernement européen ne dépasse le seuil de 10% dans le capital de la société fusionnée.

Il faut aussi mentionner les actionnaires des deux sociétés qui ont vu les cours des deux sociétés à l’approche de cette fusion baisser en bourse de près de 20 %. Et notamment Invesco premier actionnaire de BAE avec 13,3 % du capital qui a dit ne pas comprendre les raisons de cette fusion. Il ne décelait ni synergie ni création de valeur, et ne voyait aucune certitude de dividendes au-delà de 2013. Arnaud Lagardère qui se disait favorable au projet contestait, lui, la part trop faible de EADS dans la parité de fusion de 60-40.Il suggérait 68 % pour EADS.

Résultat de cet échec ?

La multiplicité des fabricants de matériels aéronautiques et de défense nuit évidemment à la compétitivité. Cette division est une vraie faiblesse.

Parmi les trop nombreux intervenants français, outre EADS,  figurent Thalès et Safran, et surtout Dassault, dont EADS détient 46 %,  Dassault incapable d’exporter un seul de ses avions Rafale.

EADS reste donc essentiellement une société d’aéronautique avec un Airbus qui représente plus des deux tiers de son activité. Mais EADS dispose de 11 milliards d’euros de trésorerie ce qui pourrait permettre d’autres acquisitions.

 

Voilà donc un grand rendez vous manqué pour plus d’Europe et cette fois c’est curieusement l’Allemagne qui a dit « nein » alors que les anglais étaient « OK » !